Toutes les personnes seules – Pollenation.net

Al Martinez
Toutes les personnes seules
01 novembre 1996 | Al Martinez
√Čcrit et publi√© √† l’origine dans le Los Angeles Times

Morgan Segal avait tout ce qu’il fallait : le physique, le cerveau, le talent et une famille aimante.

Sa po√©sie pouvait transformer de simples observations en images captivantes, modelant ses sens √† sa propre perception vivante d’une seconde r√©alit√©.

Tout le monde savait qu’un jour la jeune femme avec la vision sombre d’une Sylvia Plath accomplirait quelque chose de sp√©cial dans la vie.

Son avenir, tiss√© par le caract√®re imp√©ratif des mots qu’elle a √©crits, semblait assur√©.

Mais il y avait quelque chose de troublant chez elle aussi, un silence qui masquait sa jeunesse, une solitude qui n’√©tait d√©tect√©e que de fa√ßon fugace.

J’ai rencontr√© Morgan il y a quatre ans par l’interm√©diaire de son grand-p√®re, Leon Lasken, un homme doux et plein de sollicitude dont la petite √©picerie de South-Central L.A. avait surv√©cu aux √©meutes de 1992.

Les voisins tenaient autant √† Lasken qu’il tenait √† eux. C’√©tait un cŇďur g√©n√©reux, offrant de la nourriture √† ceux qui avaient faim et de l’argent √† ceux qui luttaient, et lorsque les flammes allumaient le ciel d’avril, son magasin n’√©tait pas touch√©.

Quand je suis venu l’interroger, Morgan √©tait l√†. Elle voulait √©crire et se demandait si elle pouvait participer √† l’entrevue. J’√©tais d’accord.

C’√©tait une femme charmante qui semblait beaucoup plus jeune que ses 25 ans, d’une certaine fa√ßon aussi mince et fragile que le soleil d’hiver. Sa mani√®re √©tait au-del√† de la timidit√©.

Mais les √©crivains sont souvent des gens h√©sitants. Le moment ne donna aucune trace de l’obscurit√© dans son √Ęme.

J’ai eu de ses nouvelles de temps en temps au cours des ann√©es suivantes. Elle m’a envoy√© une courte histoire √† juger et des po√®mes √† √©valuer et m’a demand√© de m’interviewer pour un journal universitaire.

Morgan semblait obs√©d√©e par l’apprentissage, ce qui peut avoir √©t√© un effort pour r√©soudre ses propres sentiments d’insuffisance obs√©dante. Une ma√ģtrise de l’universit√© de Santa Barbara n’√©tait pas suffisante. Des cours ont suivi √† Pepperdine, USC et Sarah Lawrence.

Et elle écrivait toujours.

Si seulement j’avais sauv√© son travail. Je ne me souviens que de bribes de la nouvelle, d’une femme dans une salle de classe qui traverse l’environnement gris et √©touff√© de l’universit√© jusqu’√† un homme trois rang√©es plus haut.

Elle essayait d’√©tablir un contact psychique avec lui, une circonstance, j’ai appris plus tard, que Morgan elle-m√™me n’avait pas r√©ussi dans des situations similaires. Les relations humaines √©taient de plus en plus difficiles pour elle. Les ombres tombaient.

¬ę¬†Elle donnait le meilleur d’elle-m√™me¬†¬Ľ, dira Lasken plus tard, les larmes aux yeux, ¬ę¬†mais rien ne marchait pour elle.¬†¬Ľ

Ses parents ont remarqu√© un d√©tachement grandissant. S’en rendant compte elle-m√™me, Morgan a demand√© de l’aide et a commenc√© √† prendre des antid√©presseurs. Ils n’ont pas march√©.

¬ę¬†Elle est devenue une morte ambulante¬†¬Ľ, dit sa sŇďur Hilary. ¬ę¬†Il n’y avait aucune douleur, aucune √©motion dans sa vie. Elle n’a rien senti.¬†¬Ľ

S’il y avait encore de la po√©sie en elle, elle l’a ni√©e. S’il y avait de l’espoir, elle l’a refus√©. Et par un apr√®s-midi tranquille d’octobre, Morgan Segal, toujours dans la vingtaine, a mis fin √† sa vie par une overdose du m√©dicament m√™me destin√© √† la sauver.

J’en ai entendu parler par Lasken, qui a √©crit : ¬ę¬†Ma petite-fille, celle que vous connaissez, s’est tu√©e hier soir. Que dois-je faire ?¬†¬Ľ

C’√©tait un choc incroyable. Quoi que j’aie pu soup√ßonner de la fragilit√© et de la solitude de Morgan, le d√©sespoir n’a jamais √©t√© un facteur.

Ma comparaison avec la po√©tesse Sylvia Plath, qui s’est elle aussi suicid√©e, est r√©trospective, et non perceptive.

En y repensant plus tard, j’ai r√©alis√© √† quel point nous nous connaissons peu et avec quelle facilit√© nous masquons notre angoisse. Parfois, nous nous le cachons √† nous-m√™mes.

Morgan n’√©tait m√™me pas son vrai nom. C’√©tait Leslie. Elle s’√©tait cr√©√©e un personnage √† part, prenant l’identit√© de Morgan le Fay, la f√©e enchanteresse de la l√©gende arthurienne qui avait le pouvoir de cr√©er de belles illusions.

C’√©tait une vie qu’elle essayait de tol√©rer, au-del√† d’une existence qui la faisait tomber avec une pr√©cipitation d√©vastatrice dans un ab√ģme final.

J’ai essay√© de l’encourager, mais je me demande maintenant si j’aurais pu en dire plus, si j’avais pu lui offrir de meilleures paroles pour l’√©lever au-del√† des t√©n√®bres qui, pour une raison quelconque, lui rendaient la vie intol√©rable.

L’√©criture a transform√© une enfance insupportable en une carri√®re difficile pour moi, et je pense qu’elle aurait pu faire la m√™me chose pour Morgan …. ou Leslie. Les rythmes √©taient l√†, mais les ombres l’emportaient.

Sa sŇďur m’a envoy√© un des derniers po√®mes de Morgan :

Une jeune femme dort sur un banc. Un bus jette une ombre sur elle / Ses traits disparaissent dans l’obscurit√© / Je passe devant elle / Je passe devant elle / Me dire que je suis diff√©rent / Ma main suit la rampe du cabinet du m√©decin. / Depuis combien de temps je viens ici ? / La femme sur le banc est partie.

Et malheureusement, l’enchanteresse f√©erique Morgan aussi.

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